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Derrière le vaccin en tête de la course contre la Covid-19, un couple de scientifiques

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Il y a deux ans, lors d’un colloque à Berlin, le Dr Ugur Sahin est intervenu avec une prédiction audacieuse. Face à un parterre de spécialistes des maladies infectieuses, il a déclaré que son entreprise était susceptible d’exploiter sa technique à base d’ARN messager — une molécule comportant des instructions génétiques — pour développer rapidement un vaccin en cas de pandémie mondiale.

À l’époque, le Dr Sahin et son entreprise, BioNTech, étaient peu connus hors du petit monde des start-up des biotechnologie européennes. Fondée par le Dr Sahin et sa femme, la Dre Özlem Türeci, BioNTech travaillait principalement sur des traitements anti-cancéreux. La société n’avait jamais commercialisé de produit, et le Covid-19 n’existait pas encore.

Pourtant, l’intervention du Dr Sahin à Berlin s’est révélée prophétique.

Lundi, BioNTech et Pfizer ont annoncé qu’un vaccin contre le coronavirus mis au point par l’équipe du professeur Sahin s’était révélé efficace à plus de 90% pour prévenir la maladie chez un groupe de volontaires n’ayant aucune trace d’infection préexistante. Un résultat suffisamment probant pour placer les deux laboratoires en tête de la course contre une épidémie qui a déjà tué plus de 1,2 million de personnes dans le monde.

“C’est peut-être le début de la fin de l’ère du Covid”, a déclaré le Dr Sahin mardi lors d’une interview.

BioNTech a commencé à travailler sur ce vaccin en janvier. Un article de la revue médicale The Lancet avait convaincu le Dr Sahin que le coronavirus, qui était alors en train de contaminer plusieurs régions chinoises, prendrait vite les proportions d’une pandémie mondiale. Les chercheurs de la société, dont le siège est à Mayence, en Allemagne, annulèrent leurs vacances pour se lancer dans ce qu’ils nommèrent le projet Lightspeed, ou vitesse de la lumière.

“Il y a peu d’entreprises sur la planète qui ont à la fois la capacité et l’expertise requises pour réagir aussi vite que nous”, expliquait le Dr Sahin dans un entretien le mois dernier. “Plus qu’une bonne occasion, cela nous semblait être un devoir, parce que j’ai réalisé qu’on pouvait être parmi les premiers à proposer un vaccin”.

Après avoir identifié plusieurs candidats vaccins prometteurs, le Dr Sahin a compris que BioNTech aurait besoin d’aide pour les tester rapidement, obtenir l’approbation des régulateurs et en commercialiser la version la plus efficace. BioNTech et Pfizer travaillent déjà ensemble sur un vaccin antigrippal depuis 2018; en mars, les deux entreprises se sont mis d’accord pour collaborer sur un vaccin contre le coronavirus.

Depuis lors, une amitié est née entre Dr Sahin, qui est turc, et Albert Bourla, le PDG grec de Pfizer. Les deux hommes confiaient récemment, lors d’interviews, qu’ils se sentaient liés par leur double identité de chercheurs et d’immigrants.

“Nous avons réalisé qu’il est d’origine grecque, et que je viens de Turquie”, expliquait le Dr Sahin, sans mentionner le vieil antagonisme qui oppose les deux pays. “Dès le début, il y avait une dimension très personnelle”.

ImageLe Dr Ugur Sahin, PDG de BioNTech.
Credit…Felix Schmitt/Contact Press Images

Le Dr Sahin, qui a 55 ans, est né à Iskenderun, en Turquie. Il avait quatre ans quand ses parents ont immigré à Cologne, en Allemagne, pour travailler dans une usine Ford. Enfant, il rêvait de devenir médecin, et a fait ses études à l’université de Cologne. C’est là qu’il a obtenu un doctorat en 1993, grâce à ses recherches sur l’immunothérapie de cellules tumorales.

Il a très vite rencontré la Dre Türeci qui, après avoir hésité à devenir religieuse, s’était finalement tournée vers des études de médecine. Née en Allemagne, la Dre Türeci, qui, à 53 ans, est aujourd’hui la directrice médicale de BioNTech, est la fille d’un médecin turc originaire d’Istanbul. Le jour de leur mariage, les époux sont retournés travailler dans leur laboratoire après la cérémonie.

Le duo s’est d’abord concentré sur la recherche et l’enseignement, notamment à l’université de Zurich, où le Dr Sahin a travaillé dans le laboratoire de Rolf Zinkernagel, prix Nobel de médecine en 1996.

En 2001, ils ont fondé Ganymed Pharmaceuticals, une société qui produit des médicaments à base d’anticorps monoclonaux pour lutter contre le cancer.

Quelques années plus tard, ils ont fondé BioNTech pour élargir l’éventail des technologies exploitées contre le cancer, dont notamment celle de l’ARN messager. “Notre but est de monter une grande entreprise pharmaceutique européenne”, avait expliqué le Dr Sahin au Wiesbaden Courier, un journal local.

BioNTech n’a pas attendu la pandémie pour monter en puissance. L’entreprise a levé des centaines des millions de dollars, emploie actuellement plus de 1 800 personnes et possède des bureaux à Berlin, dans plusieurs villes allemandes et à Cambridge, dans le Massachussetts. En 2018, BioNTech a entamé son premier partenariat avec Pfizer. En 2019, la fondation Bill & Melinda Gates a investi 55 millions de dollars pour financer ses recherches sur les traitements du VIH et de la tuberculose. La même année, le Dr Sahin s’est vu décerner le Prix Mustafa, un prix iranien qui distingue tous les deux ans des chercheurs en science et technologie de confession musulmane.

Credit…Felix Schmitt/Contact Press Images-Focus

En 2016, le Dr Sahin et la Dre Türeci ont vendu Ganymed pour 1,4 milliard de dollars. L’année dernière, BioNTech a mis sur le marché une partie de ses actions; récemment, la valeur de l’entreprise a dépassé 21 milliards de dollars, ce qui fait de ses fondateurs l’un des couples les plus riches d’Allemagne.

Les deux milliardaires vivent avec leur fille adolescente dans un modeste appartement proche de leurs bureaux. Ils se rendent au travail à vélo et ne possèdent pas de voiture.

“Ugur est quelqu’un d’absolument unique”, déclarait M. Bourla, le PDG de Pfizer, il y a un mois, lors d’une interview. “Il est passionné par la recherche. Négocier, ce n’est pas sa tasse de thé. Il n’aime pas ça du tout. C’est un scientifique, un homme qui a des principes. Je lui fais cent pour cent confiance”.

Credit…Bryan Derballa for The New York Times

En Allemagne, où l’immigration est un sujet qui divise, le succès de ces deux chercheurs d’origine turque est largement mis en avant.

“L’Allemagne a de quoi être fière de ce modèle exemplaire d’intégration”, se félicite le site économique conservateur Focus.

Le député Johannes Vogel a renchéri sur Twitter, écrivant que si on confiait ces questions au parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD), “il n’y aurait pas de #BioNTech en Allemagne avec Özlem Türeci & Ugur Sahin à sa tête”.

“Et si on écoutait ceux qui critiquent le capitalisme et la mondialisation”, a-t-il ajouté, “il n’y aurait pas de coopération avec Pfizer. Mais c’est ce qui fait notre force: pays d’immigration, économie de marché et société ouverte!”

Le Dr Sahin n’a pas eu le temps de se préoccuper de politique cette année. BioNTech est tellement pris par le développement du vaccin que la compagnie n’a toujours pas finalisé le volet financier de son accord avec Pfizer.

“La confiance et les relations personnelles sont essentielles dans ce genre de partenariat, tout va tellement vite”, confirme le Dr Sahin. “Nous en sommes encore aux modalités, on a un cahier des charges techniques et beaucoup de détails à valider avant de signer le contrat”.

Le Dr Sahin et sa femme ont eu les résultats des essais cliniques dimanche soir. Ils ont marqué le coup chez eux, en buvant un thé turc fait maison. “Nous avons fêté ça, évidemment”, dit-il. “C’était un soulagement”.

Christopher F. Schuetze a contribué à ce reportage depuis Berlin.

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